Un jeudi de juillet, un de mes clients reçoit une promotion envoyée par un concurrent. Objet : « Les gens vont déserter votre site, et c'est pas grave. » Le mail annonce que Google va lancer les réponses IA en France cet été, que les sites du secteur vont perdre 40 à 60 % de leur audience, et que la seule issue est d'être cité par les modèles plutôt que d'être bien référencé. Il cite Le Monde, Pew Research, Ahrefs. Il propose un audit gratuit en un clic.

Sur le fond, il n'a pas complètement tort. Plus personne n'a envie de descendre quatre paragraphes sur l'histoire des pâtes et l'année de leur invention pour savoir combien de temps il faut les faire cuire. Aujourd'hui la réponse arrive directement. Je trouve que c'est un moindre mal.

Le mail remonte la chaîne interne du client. Le fondateur trouve ça intéressant et doute que les annonceurs s'en satisfassent. Le directeur commercial trouve ça très intéressant et lance un audit complet du site avec Claude. Dix pages en PDF. Titres en gras, recommandations classées par priorité. Il me met dans la boucle pour avis, en suggérant qu'on commence par le point le plus urgent.

Point numéro un, marqué prioritaire : le robots.txt du site bloque les agents IA.

J'ouvre le robots.txt. C'est celui de WordPress par défaut. Il ne bloque rien, il n'a jamais rien bloqué. Je prends un article de la page d'accueil, je le fais lire à Claude, Gemini et Perplexity. Les trois le lisent sans problème. Je réponds à tout le monde : le début de l'audit est faux, et s'il se trompe sur un élément aussi facilement vérifiable, je doute du reste.

Le lendemain matin, réponse du directeur commercial. Il me remercie pour le test, et m'explique qu'il a transmis mon message à l'IA pour la challenger et lui demander de tout retester.

Suit la réponse de l'IA.

Elle commence par me remercier nommément. Mon fichier a permis d'éliminer une hypothèse. Elle reconnaît que sa conclusion précédente était une généralisation sur un échantillon trop petit, ainsi que celle d'avant. Elle produit une nouvelle matrice de douze URL, trois accessibles et neuf refusées, et en déduit un filtrage réseau partiel et non déterministe. Elle élimine sa propre hypothèse Cloudflare. Elle liste quatre suspects restants. Puis elle donne le protocole qui permet de trancher, en environ trente minutes : comparer les en-têtes, inventorier les plugins de sécurité, vérifier les DNS, extraire trente jours de journaux filtrés sur GPTBot et les autres.

Le protocole est pour moi.

Ce jour-là, je n'ai pas parlé au directeur commercial. J'ai parlé à sa machine, qui m'a remercié pour ma contribution avant de me distribuer du travail.

J'ai fait le protocole. Serveur nginx derrière un cache, pas de Cloudflare, pas de Sucuri, un seul plugin de sécurité et ce n'est pas lui qui refuse. Les DNS pointent sur la même IP, gérée de bout en bout par l'hébergeur. Puis les journaux, six jours, du 1er au 6 juillet. Le fetcher temps réel de ChatGPT : 35 578 pages servies, aucun refus. Le robot de recherche d'OpenAI : 16 342 succès, aucun refus. GPTBot : 23 468 succès, 6 refus. Perplexity : 382 succès, aucun refus. Claude : 62 succès, aucun refus. Sur ces six jours, le site a refusé 854 requêtes au total, presque toutes des robots anonymes et des scanners. Six touchent un assistant IA.

Les IA lisent le site par dizaines de milliers de pages. Il n'y avait rien à corriger.

Le mail du directeur commercial faisait quelques lignes. Tout le reste était entre guillemets.

Depuis trois ou quatre mois, je reçois des mails que personne n'a écrits.

Avant, je reconnaissais mes interlocuteurs à l'aveugle. Pas à la signature, à autre chose. Un mot placé trop souvent, un mot pas si courant que ça. Une façon d'attaquer un paragraphe. Une ponctuation à eux. Même sur trois lignes, ça se voyait.

Maintenant, tout arrive à la même température.

Je devrais me taire. Quand j'ai monté mon automatisation de réponse aux clients, ma première demande à Claude a été d'analyser tous les mails que j'avais envoyés depuis la création de la boîte, pour en extraire mon style. Il en est sorti un profil : concis, un smiley de temps en temps, un haha, une pointe caustique quand c'est nécessaire, mais jamais méchante. Ma machine répond désormais à mes clients avec ma chaleur.

Je me dis que ce n'est pas pareil, que les autres délèguent bêtement pendant que moi j'ai fait copier ma voix. C'est faux. Je fais partie du problème.

Cet article, je ne l'ai pas tapé non plus. Je l'ai dicté, un modèle l'a mis en forme, j'ai coupé ce qui ne me ressemblait pas.

Le plus drôle, c'est que je suis mauvais à ça. Je lis mal les émotions, je suis moyen en relations sociales, et c'est moi qui remarque que la couleur est partie.

Ce que je voudrais, c'est qu'un client m'écrive : je n'ai rien compris à ce que tu me racontes. Parce que si mon client ne comprend pas, c'est que je fais mal mon travail. Il ne me paie pas pour un rapport. Il me paie pour que je lui dise que le problème c'était ça, que c'est corrigé, et que si ça revient ce sera pour cette raison-là.

Le pack d'heures du client était épuisé depuis le vendredi. Ils en ont racheté dix. C'est avec ces heures-là que j'ai extrait les logs.